La marche ininterrompue de la science économique vers le progrès

« Les mauvais papiers chassent les bons. » T. Gresham

L’ÉCONOMIE est-elle une science ? Une des principales caractéristiques de la « science » est son aspect cumulatif. Les nouveaux savoirs scientifiques ne viennent pas remplacer les précédents ils les complètent, et les approfondissent en montrant leurs limites. Ceci est vrai pour les grands paradigmes comme pour les petites avancées quotidiennes.

En marche pour la Science

Quand un nouveau paradigme devient dominant en science, les précédents ne sont pas annihilés mais incorporés, généralement au titre de version simplifiée ou de cas particulier, dans le nouveau. Plus régulièrement, dans le travail quotidien des scientifiques chaque observation, chaque remarque, chaque petite découverte vient s’ajouter au stock de connaissance, en l’enrichissant légèrement, sous la forme d’une confirmation ou d’une infirmation.

Nous allons montrer dans ce qui suit que la Science Économique possède au plus haut point cette caractéristique de la science, la cumulativité. Ceci ne signifie pas que les économistes aient, plus que le commun des mortels, tendance à accumuler quoi que ce soit (et surtout pas les postes et les rémunérations) mais l’histoire de la discipline montre clairement  de quelle manière s’accumulent les observations, résultats et concepts, en un tout toujours plus riche, plus harmonieux, et plus opérationnel.

Considérons donc un article standard, un « individu représentatif » de l’ensemble des articles publiés dans des bonnes revues économiques, et regardons en détail de quoi il est constitué. Que voyons-nous ? Premièrement cet article est très long Par exemple, sur un numéro pris au hasard en 2015 la moyenne est de plus de 50 pages, sans compter les annexes disponibles en ligne. Le contraste est grand avec les articles publiés dans le passé : 18 pages en 1935, 17 pages en 1975. On voit ici sans doute une conséquence de la complexification de la pensée des économistes, la sophistication et la rigueur croissante de leurs arguments, qui nécessitent des développements de plus en plus longs.

Notre article représentatif contient aussi, comme il est d’usage en Science, des références bibliographiques listées après le texte. Les références sont l’expression concrète de la cumulativité de la Science Économique : elles montrent précisément sur quoi s’appuient le ou les auteurs, et permettent donc de quantifier le phénomène. Le progrès est ici exponentiel : en moyenne, 8 références bibliographiques par article en 1935, une montée en puissance très progressive fait passer cette moyenne à 11,6 références en quarante ans, en 1975, avant que les décennies suivantes nous emmènent au chiffre glorieux de 51,5 références par article en 2015.

La multiplication du nombre d’auteurs par article est un autre phénomène notable, qui ne fait d’ailleurs que rapprocher l’Économie de vraies sciences comme la physique nucléaire ou la biologie et l’éloigne des disciplines a-scientifiques, qu’elles soient artistiques, littéraires ou historiques.


Lecture: Alan Turing : toujours en retard sur son temps, il n’a strictement rien fait pour la Science Économique.

En 1935 presque tous les articles ont un seul auteur ; en 1975 la moyenne est de 1,7 ; on en est à 2,5 en 2015. La multiplication concomitante du nombre de références et du nombre d’auteurs permet une croissance double-exponentielle du nombre de citations comptabilisés dans les classements et indices de productivité scientifique. Si le trend exponentiel se poursuit, on devrait atteindre 700 citations par article sans attendre les quarante prochaines années, ce qui, multiplié par un nombre d’auteurs par article qui pourrait être de l’ordre de 6, nous promet des H-index de haute tenue.

Observons par ailleurs que notre fameux article représentatif a quelque chance de ne pas parler d’économie au sens classique de l’étude des phénomènes de production et diffusion des biens et services ; il est bien possible qu’il s’attaque à des questions de sociologie, de géographie, de science politique, voire de psychologie ou de théorie du droit. Nous voyons là comment les barrières de l’obscurantisme cèdent devant l’avancé inexorable de la Science économique.

Pour être complet, nous devons cependant noter qu’il existe une petite différence entre les avancées de la Science Économique et les avancées des sciences dites « naturelles », différence qui explique pourquoi, comme le notait Edmond Malinvaud,  on n’observe pas de « découvertes » en Économie (Malinvaud 1996). C’est que les ajouts aux sciences dures qu’on nomme découvertes sont des idées, ou des faits, auxquels on n’avait pas pensé, ou que l’on n’avait pas observé, jusqu’alors. En Économie c’est très différent : les idées qui se voient attribué le label « scientifique » de par leur publication dans une revue anglo-saxonne prestigieuse sont généralement des idées déjà connues, mais qu’on tenait jusqu’alors pour évidentes, de peu d’intérêt, parfois simplistes, voire fallacieuses, en tout cas indignes de l’onction académique. Donc effectivement, il n’y a pas de « découvertes » en Science Économique, mais cela n’entrave en rien son progrès cumulatif. Donnons simplement deux exemples ; dont l’importance historique.

Au XVIIIe siècle, Adam Smith estimait qu’il est dans la nature de l’homme qu’il s’intéresse aux autres tant et si bien que « leur bonheur [lui est] nécessaire bien qu’il n’en dérive rien d’autre que le plaisir de le voir ». Comment l’intérêt individuel au sens des Économistes peut être concilié avec cette vision de l’homme est un sujet délicat qui a fait perdre un temps précieux à la Science, avant qu’on admette enfin, et une fois pour toutes, que, puisque « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur souci pour leur intérêt propre », on pouvait négliger tout autre passion que « l’intérêt propre ».


Lecture: John Von Neumann : son manque d’imagination l’empêcha d’admettre l’importance décisive de l’équilibre de Nash

La réduction de l’homme à son « intérêt propre » et de l’Économie à une théorie des incitations est certainement un bel acquis de la Science, mais est peut-être moins remarquable que l’utilisation générale, systématique, voire méthodologique, de la notion d’équilibre. Quelques grincheux pseudo-physiciens ont bien tenté d’ergoter que la nature ne fabrique pas d’équilibres instables, quelques mathématiciens rigides ont bien avoué que le problème de la stabilité de l’équilibre général ne pouvait être résolu par l’affirmative, quelques économistes naïfs ont bien remarqué que sur un marché hors équilibre il y a quand même des échanges, toutes ces préventions ont été courageusement (on dit « héroïquement ») balayées par les citations toujours plus nombreuses (voir plus haut) qui garantissent la scientificité du concept.

Équilibre compétitif

Les deux exemples qu’on vient de donner ont une certaine importance historique, et le lecteur rapide pourrait sans doute se dire que, au fond, puisqu’il n’est ni Adam Smith, ni Léon Walras, ni John Nash, ni aucun de ces grands esprits, tout ça n’est pas son problème. J’invite donc ce lecteur timoré à être moins négatif sur sa propre personne et à réfléchir aux modestes, mais nombreuses, occasions où il a lui-même fait faire un petit pas en avant à la Science Économique en reprenant à son compte une hypothèse peu réaliste mais « usuelle dans le domaine », un argument bancal mais « souvent repris », un calcul approximatif mais « bien publié ».

Équilibre d’induction rétrograde

Ce lecteur introspectif et objectif conclura alors sans doute comme moi que la question de la hausse tendancielle du taux de bêtise dans le domaine est facilement expliquée par une application simple de la théorie de la croissance endogène. Chaque fois qu’un vieux professeur, qui n’avait pas admis telle ou telle hypothèse, meurt, et chaque fois qu’un résultat, autrefois faux, est admis comme nouveau « benchmark case », de nouvelles idées toujours plus complexes, plus farfelues, mais plus scientifiques trouvent le terreau et l’oxygène pour planter leurs racines et développer leurs lianes.

Équilibre général

Là est le secret de la cumulativité du savoir scientifique économique : L’adjonction incessante et auto-entretenue de nouveaux éléments au stock de conneries validées par la Profession.

Références

Pascal Bridel (2005) « Cumulativité des connaissances et science économique. Que cherche-t-on exactement à cumuler? » Revue Européenne des Sciences Sociales XLIII-131: 63–79.

Edmond Malinvaud (1996) « Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes ? » Revue d’économie politique 106: 929–946.

Merci à Michael Grab pour ses merveilleux équilibres de pierres, visibles sur son site gravityglue.com.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.