L’évolution des comportements sociaux

Par Madame le Professeur Germaine de Clidu

Emeritus Professor in Deconnometrics[1]

(Première version proposée en 1938, 128ème version acceptée le 25 Décembre 2017 [2])

1 – Comme le remarque Dennett (1984), la question du libre arbitre est une des questions philosophiques qui peut difficilement être évitée. Si cette dernière nous préoccupe autant, c’est parce qu’elle touche à des questions profondes et centrales concernant notre situation dans l’univers. Et ces questions n’ont cessé de nous préoccuper malgré les efforts déployés par les philosophes pour nous persuader que certains des épouvantails qu’ils ont inventés pourraient en constituer une réponse.

L’un de ces épouvantails reposerait sur la considération suivante : si le déterminisme est vrai, si tous les événements physiques sont déterminés par la somme de tous les événements qui les ont précédés, de quelle manière pourrions-nous être libres de nos choix ? Il semblerait alors que nos processus de délibération ne pourraient être que mécaniques, nous conduisant à nous comporter comme des automates, de la même façon que les insectes.

L’exemple du comportement de la guêpe Sphex ichneumoneus décrit par Wooldridge (1963, 82) est révélateur à cet égard. « Avant de déposer dans un terrier le grillon paralysé qui servira de nourriture à ses larves, la guêpe le dépose d’abord à l’entrée du terrier et pénètre dans celui-ci afin d’examiner si aucun intrus n’est présent. Elle ressort ensuite et pousse le grillon à l’intérieur. Mais si pendant l’inspection du terrier, le grillon est éloigné de quelques centimètres de l’entrée, la guêpe en ressortant « ramènera le grillon à l’entrée et répètera sa procédure préparatoire d’inspection du terrier pour voir si tout va bien. Si à nouveau le grillon est déplacé pendant que la guêpe est à l’intérieur, elle ramènera une nouvelle fois le grillon à l’entrée pour encore ensuite entrer dans le terrier pour une nouvelle inspection…. A l’occasion, cette procédure fut répétée 40 fois avec toujours le même résultat ». Ainsi, constate Dennett (1984, 11), « la pauvre guêpe est démasquée ; elle n’est pas un agent libre mais elle est plutôt à la merci d’une causalité physique brutale, contrainte inexorablement dans ses états et activités par des caractéristiques de l’environnement en dehors de son contrôle ». Mais si « nous sommes plus intelligents que Sphex, qu’est-ce qui nous rend aussi sûr que nous ne sommes pas sphexish, au moins un petit peu ? »

2 – Dans un chapitre intitulé Making Reason Practical, Dennett (1984, 49) soutient encore que dans la mesure où « nous avons une abondance de raisons de croire que nous sommes à la fois des entités physiques et des êtres rationnels, nous avons besoin de comprendre comment cela se pourrait être et comment cela pourrait advenir ». Sur ce plan, « les spéculations biologiques, en nous aidant à imaginer de quelle manière notre capacité d’être mu par des raisons s’inscrit dans l’univers, nous empêche en partie de succomber à la tentation de nous réfugier dans des dogmes absolutistes concernant notre statut d’agent », voir figure 1 ci-dessous.

Figure 1 : Créature ayant succombée à la tentation d’un dogme absolutiste

La rationalité dont la nature nous a dotés est d’abord pratique, constate-t-il. Ce sont de nombreuses itérations de processus de sélection naturelle qui ont permis la transition entre des créatures conditionnées et incapables d’apprendre et des créatures dotées de comportements conditionnels et capables d’apprendre, pouvant se reconfigurer elles-mêmes dans la direction d’une plus grande sensibilité à leurs raisons. Si un mécanisme de pure activité physique chez la guêpe Sphex a pu provoquer des effets adaptés dans ses environnements habituels, la conduisant à se comporter comme si elle répondait à une raison qu’elle possèderait, une combinaison et des itérations successives de tels mécanismes sphexistes ont pu nous permettre d’échapper aux comportements d’automate que cette dernière peut manifester dans des circonstances inhabituelles. « Une créature qui est non seulement sensible aux caractéristiques de son environnement, mais également sensible aux caractéristiques de ses propres réactions aux caractéristiques de son environnement, a franchi une étape majeure », Dennet (1984, 29). Elle accède au stade d’un système de compréhension comportemental perfectionné qui lui permet de se libérer du donné instinctif en intégrant dans la sphère de ses comportements possibles les différents aspects de la situation, voir figures 2 et 3 ci-dessous.

Figure 2 : Créature purement instinctive           Figure 3 : Créature libérée du donné instinctif

3 – Avec cette escalade qu’entreprend un tel processus itératif de réflexivité, on doit noter que l’être humain ne fait pas que s’interroger sur les objets et moyens propres à répondre à ses désirs. Il s’interroge également sur ces désirs eux-mêmes. Dans une conception purement instrumentale de la raison qui rédit le choix rationnel à l’exécution mécanique d’un plan prédéterminé, constate Ingold (1986, 210 et 211), « la liberté qui rend un acte volontaire plutôt qu’automatique réside alors dans la seule considération des alternatives ». Mais si l’on considère que chaque intention, de même que l’action qu’elle implique, est le produit d’une délibération rationnelle et fait partie d’une stratégie visant à la réalisation d’un objectif plus fondamental, on doit accepter que nos délibérations soient ultimement motivées par un ensemble de désirs naturels en ce sens qu’ils sont constants, universels et absolus, désirs ultimes dont nous ne pourrions être conscients. Cette constatation, qui ne nous rend pas parfaitement invulnérable à toute imperfection sphexiste, ne devrait cependant pas trop nous perturber dès lors que nous reconnaissons que notre système cognitif peut acquérir des objectifs non génétiquement contrôlés. Une capacité de reconnaissance consciente des motivations est apparemment une condition nécessaire pour une liberté réelle, admet Dennet. (1984, 45). « Bien que nous arrivions sur cette planète avec un ensemble de biais intégrés et biologiquement sanctionnés, bien que nous préférions certaines situations à d’autres, nous sommes néanmoins capables sur cette base de construire des vies qui subvertissent ces préférences innées. Nous pouvons dompter, abroger et (si nécessaire) réprimer ces préférences en faveur de préférences supérieures qui ne sont pas moins réelles pour n’être cependant pas directement biologiques ». Ainsi, en comprenant la manière dont l’évolution a fait émerger une raison pratique, on peut également comprendre la manière dont elle a donné naissance à une raison non pratique, construisant un espace favorable à l’émergence de toutes sortes de tentatives baroques dénuées de valeur biologique. « Il faut revenir à la vie et à ses transformations propres », affirme Bimbenet (2011, 403 et 395), « il faut sonder les surprises de l’évolution…la vie peut être à l’origine de dualismes vrais, c’est-à-dire fonctionnels. Elle peut orchestrer le dépassement de l’animal vers l’homme ». Il y a d’ailleurs, selon ce dernier, dans le cadre d’une vie sociale humaine, dans un tel dépassement quelque chose de bien différent des compétences sociales animales qui restent, toutes perfectionnées qu’elles soient, dans le domaine de l’instrumentalisation de l’autre, considéré comme un vecteur d’action et non pas comme lui aussi une source intentionnelle de croyances et de désirs propres. L’attention conjointe, cette capacité de détecter les intentions de l’autre que beaucoup d’investigateurs considèrent comme anthropologiquement définitoire, constituerait chez l’être humain le fin mot de tout comportement social.

Références

  1. Bimbenet E. (2011): L’animal que je ne suis plus, Folio, Essais, Gallimard.
  2. Dennett D.C. (1984): Elbow Room, Clarendon Press, Oxford.
  3. Ingold T. (1986): Evolution and Social Life, Cambridge University Press, Cambridge.
  4. Meidinger C. (2013): Evolution des Comportements sociaux, Economica, Paris
  5. Wooldridge D. (1963): The Machinery of the Brain, MCGraw Hill, New York.
[1] Maison de retraite « Le repos des vieux économistes », établissement agréé par l’AFSE et le Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, Allée des chrysanthèmes, Bornes les Mimosas.

[2] Pour de plus amples développements, voir Meidinger (2013)

2 réflexions sur « L’évolution des comportements sociaux »

  1. Rapport n°1.
    L’article sera extrêmement utile à toutes les collègues (ils sont visiblement nombreux) qui ont des problèmes de sommeil. Il semble d’ailleurs que l’auteur lui-même se soit endormi en le rédigeant, ce qui constitue la meilleure preuve de sa qualité (la qualité de l’article, je veux dire).
    Baruch S.

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  2. Rapport n°2.
    La problématique du libre arbitre est ici abordée, certes avec talent, mais dans un cadre daté et peut-être bientôt obsolète. En effet la généralisation de l’assistance vidéo constitue un renouvellement drastique de la problématique étudiée: l’arbitre video-assité est plus libre car il n’a plus à courir derrière le ballon, et peut arbitrer depuis son fauteuil. Par exemple le libre arbitre vidéo assisté est main-tenant disponible pour téléphoner pendant le match, ou pour faire des mots-croisés. A par ça, l’article est très bon, surtout vers la fin.
    St Th. Dakin

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